L’Expression de l’univers dans les Chants Touaregs des Kel Ewey de Timia

Notre premier travail de recherche (MASTER I) qui a porté sur ‘’l’expression de l’univers  dans les Chants Touaregs des Kel-Ewey ‘’de la commune rurale de Timia (paroles féminines et masculines que le rythme de Tende rend poétique) a tenté de mettre en évidence d’abord le contexte socio-historique marqué par une organisation sociale où on distingue les trois classes qui composent la population : les imajighen ,les Eghawelen, les Inadans (les artisans). Elles ont comme activités principales : le pastoralisme, le maraîchage, l’artisanat et les grandes caravanes. Ensuite, le contexte culturel dominé par la rhétorique des Kel-Ewey reposant essentiellement sur la Tekelawayt (la langue), l’usage d’un alphabet (tifinagh): « écriture touarègue » utilisée pour des petites tâches quotidiennes telles que les correspondances, les notes commerciales, parfois pour des messages galants.

Les Touaregs sont presque un de seuls groupes humains où se sont les hommes qui doivent porter un voile(Tegelmust). De même, le réseau social de Kel-Timia (en tamasheq «kel » signifie gens de …. Kel-Ewey de Timia signifie ‘’ gens de Timia) permet une coopération entre les habitants dans leur vie quotidienne, leur organisation sociale, leur attitude mentale et spirituelle surtout lors de grandes calamités (sècheresses et famines des années 1973-1974, 1983-1984).

De manière générale, les chants populaires disons évènementiels des Kel-Ewey de la commune rurale de Timia sont l’expression de symbolique sociale dont le réseau des sens permet de cerner les règles morales, les codes culturels, le savoir-faire et  savoir être des Kel-Ewey, par leurs implications sociales, linguistiques, artistiques, esthétiques et géographiques. Leur analyse et leur interprétation permet d’identifier plusieurs thèmes dont les principaux sont : le thème du mariage et celui du chameau. Outre la fonction sociologique, cultuelle et ludique qu’ils remplissent, ces chants évènementiels sont écoutés et dansés pour amuser et distraire le public et lui permettre de se défouler comme lors des éditions du festival de l’Aïr.

Présentation sommaire de différentes parties du mémoire :

Pour aborder le contenu de ces chants événementiels des Kel Ewey, nous nous sommes posés  quelques interrogations entre autres : d’abord  ils sont un support vital dans la vie quotidienne, puisqu’ils œuvrent et posent  la perpétuelle problématique de l’identité, du désir d’épanouissement, ensuite,  les chansons populaires (cantiques, élégies, chants ( elewagh, tchichiway, izalen…) véhiculent les mœurs et les caractères des vécus nomades  et assurent la pérennité de la langue. C’est pourquoi,  il est évident de savoir :

Sur quoi repose ces textes oraux ?

Comment fonctionnent-ils par rapport à la vie de la société ?

Quelle importance revêtent-ils dans l’univers des Kel Ewey de Timia ?

Qu’est- ce qu’ils nous livrent du milieu qui les a produits ?

Il faut  également retenir que le contexte culturel  demeure  marqué par la Takelaweyt (langue) et tout ce qui est essentiel à la pensée, à l’histoire, à la médecine, le mode de vie se transmet oralement.

Dans le milieu touareg en particulier chez les Kel-Ewey , il n’est pas convenable de dire les choses trop abruptement, et l’on aime à faire aller son propos en le dissimulant à demi sous un lacis serré de métaphores, de litotes et de sous entendus : Une figure, quelle qu’elle soit, sera appelée « samal » lorsque l’intention du locuteur est d’expliciter son propos, de lui donner un ton plus parlant, et « tangalt » lorsque son intention est au contraire d’en atténuer la clarté.

Et s’il n’est pas interdit d’user de « samal » à l’occasion, c’est sous le régime de la tangalt que le Touareg bien né se doit de s’exprimer.

Il existe une autre rhétorique touarègue (parole voilée) appelée par les Touaregs « tagennegent », mot qu’on peut traduire par « l’obscure ». C’est le verlan ou le javanais que les jeunes gens s’amusent à utiliser lorsqu’ils veulent rester incompris d’un tiers. Mais la « tangalt » n’est pas la « tagennegen» ; elle voile tout.

Pour certains touaregs,  «parler tamasheq» peut signifier en fait « user de tangalt » et que la  question « comprends-tu cette tamasheq ?» équivaut à « comprends-tu une tangalt ? ».

C’est à l’intérieur de cet univers (Timia) que nous y  avions recueilli en Août 2006, les quinze (15) textes qui constituant le corpus que nous avons transcrit, traduit ensuite analysé pour en déceler le contenu. S’agissant des chanteurs, nous les avons classés par voix : masculines et féminines. A propos de l’analyse , retenons pèle mêle que le chant V exécuté par le groupe des hommes, titré Taré, titre qu’on peut relier au verbe « aru » « aimer » présente de la tendresse pour la mariée et de rudesse pour le jeune marié : c’est ce que expriment ces vers :

 « Tu as le salut de ta belle mère, un salut de paix.

Elle te fait une ombre des nattes en palme de dattiers.

Elle te fait des lits en alharir.

Elle te lègue la responsabilité de sa fille.

Elève- la au dessus de ses compagnons d’age.

Monte- la sur un sommet. » 

En d’autres termes, le jeune marié doit être prêt à se sacrifier pour son épouse c’est-à-dire à donner et non à recevoir.

Quant au groupe de femmes, nous avons retenu le titre : ‘’Gare à toi Bagna’’. Ici, la soliste a dédié des louanges à Bagna puis aux autres danseurs.

Quant aux textes, nous les avons groupés par thème.

 C’est ainsi que nous avons dégagé de chants de mariage au sein desquels nous avons ceux du cortége nuptial : Par exemple le récit de mariage titré Kere qui signifie procession.

Les chants de chameaux et de danse : comme  ‘’Arwelia’’ qui a le sens de chanter ou « danser » les réjouissances, il peut être aussi synonyme de « jouer, plaisanter ».

De manière générale, ces chants renferment un intérêt littéraire qui a été mis en exergue dans la troisième partie  de notre travail intitulée analyse.  A ce niveau, l’étude s’est focalisée  d’abord sur la performance pour faire ressortir le rapport entre l’artiste , l’œuvre et le public, puis le cadre naturel et artificiel,  ensuite nous nous penchés sur les procédés littéraires utilisés par les chanteurs pour transmettre leur message.

Dans cette étude stylistique, il s’est dégagé un certain nombre des thèmes dont les principaux sont : le thème du chameau, de la femme, de la dot, de la tente (Ehen), de l’eau, de l’amour (idéal masculin & féminin) et celui du mariage etc.

S’agissant de la performance, nous avons retenu deux éléments essentiels à savoir : le rythme et la voix.

  •  le rythme : est reconnaissable par sa résonance. Il rappelle celui de Tende. Aussi, les battements de mains qui accompagnent le cortège rythme la chanson. Chez les Touaregs, les chants sont toujours rythmés et interprétés, accompagnés du tambour : le Tende.
  • quant à la voix, elle émeut le public et lui donne le plaisir d’écouter la chanson même dans le cas où celui-ci ne comprend pas le message.

Le cadre naturel est aussi important dans l’analyse de la performance. Ainsi, il permet au chanteur de s’adresser directement au public qui approuve son art, son talent, sa compétence, son savoir faire. Le public afflue de partout et assiste à l’essentiel de la cérémonie qui a lieu dans le campement de la jeune mariée. Il manifeste son adhésion par des gestes, des applaudissements, des you-you.

Enfin, le cadre naturel constitue un espace de rencontres des orateurs pour louer les invités, les jeunes mariés et faire montrer de leur savoir faire. Il en est de même pour le cadre artificiel dont il convient de donner quelques avantages.

Le cadre artificiel (radio, internet, TV...) permet  une large diffusion de l’œuvre de l’artiste et  au chanteur d’étendre son auditoire par le simple enregistrement de sa voix.

  • Au danseur aussi d’éteindre son auditoire par sa simple prestation.
  • En outre, le cadre artificiel permet de conserver les traces de la culture. Enfin, il permet le développement de ce genre de textes accompagnés des instruments modernes comme la guitare électrique. Grâce au magnétophone, ces chansons se rependent comme une traînée de poudre à travers les communautés touarègues.

Après avoir examiné ces différents points  constituant la performance, il a été examiné les procédés stylistiques utilisés par les chanteurs entre autres : la comparaison qui peut être définie comme étant un rapport établi entre deux termes dans le langage.

 La beauté de la jeune fille développée dans ces vers établie des analogies et les effets stylistiques de la comparaison :

«Voilà une jeune fille qu’habite le charme parental

 Et d’elle belle comme la pouliche 

 Voilée d’un litham teinté à l’indigo 

 Qui lui a teinté certaines parties de la peau

 Les bras pareil au brin de la graminée

 Les dents pareilles au blanc d’œuf

 La tête pareille à la crinière de la jument des arabes

 Celle que chevauchent les séducteurs (rusés)

 En attirant son attention, elle s’effraie

 Elle tire le cou et bombe la poitrine. »    

  • La Rhétorique touarègue sur l’organisation sociale fait appel à diverses constructions métaphoriques dont les principales concernent l’anatomie du « corps humains » et l’architecture de la tente. Ainsi le terme « Ehen » qui désigne la tente, en cuir ou en peau, sert dans une vision davantage structuraliste que fonctionnaliste à définir ou décrire des unités sociales d’extension variée, de là plus petite de la famille restreinte qui vit sous le même toit à la plus vaste, c'est-à-dire l’ensemble de la société touarègue et même l’univers ».

Enfin, nous avons le symbole : c’est une représentation significative en rapport avec une culture donnée. Quelques exemples :

« Tchi as ighlalan Ighizran assabaghar anu » traduit : « Les mares retiennent beaucoup d’eau mais la stabilité c’est le puits ».

« As tan tyenayagh elewan t-essanagh as aman as elwan »  « Si tu les vois vivre dans l’abondance, sache qu’ils ont de l’eau en abondance ».

L’analyse des images relève toute une symbolique sociale dont le réseau de sens permet de cerner le cadre socio-historique et culturel et repose sur de nombreux thèmes sociaux dont les principaux sont le thème du mariage, de la femme, de l’amour ,  et celui du chameau.

  • Le thème du mariage est illustré dans les chants IV, V, VII, VIII, XI, X…Ces chants traitent du mariage notamment de ses rituels (les danses, ses substrats, ses vertus, sa place dans l’univers des Kel-Ewey. Dans le chant V par exemple, le soliste demande au jeune marié d’épargner son épouse de souffrir de l’ardeur du jour et y évoque en termes flatteurs la dot de la jeune mariée ainsi que l’expriment ces vers :

«Qu’elle ne marche pas sous le soleil et le vent 

Sa dot est sur le puits- vers 16

Ses proches se la montrent vers 17

Ils se la montrent en la doigtant- vers 18 ».

L’autre thématique centrale qui s’est dégagée est celle du chameau. En effet, le dromadaire joue un rôle du premier plan dans certains milieux touaregs. Il est un animal très apprécié à cause de son extraordinaire adaptation à la rareté de l’eau, de la nourriture, à l’insupportable chaleur. Il est l’un des meilleurs moyens de déplacements. Le dromadaire transmet les nouvelles à travers les campements et les villages. Lors de fêtes, il joue le beau rôle, avec son bel hanchement, il danse la tête haute au rythme de tende. Pour les habitants de l’Aïr, le dromadaire est un ami, un compagnon de route. C’est pourquoi, il a inspiré poésie à l’image de quelques uns de nos textes de chameau notamment les chants XI, XIII, XV …

Par exemple le titre Amaytas « évoque la parade précédant l’égorgement du taurillon ».

Au terme de cette analyse, nous retiendrons  que les textes oraux véhiculent divers et variés thèmes relevant de l’univers des Kel- Ewey. Ils ont attrait à l’environnement physique et social de ce peuple et concourent à mettre en exergue les réalités socio-historiques et culturelles de Kel Timia. Ainsi, ces chants remplissent plusieurs fonctions entre autres : 

  • Une fonction sociologique, culturelle et ludique. Ils sont écoutés pour amuser, distraire le public et lui permettre de se défouler.

Présentant un grand intérêt pour le public, ils jouent également sur l’une des pratiques sociales fondamentales qu’est le mariage.

De plus, ces chants traduisent des habitudes inhérentes aux réalités et aux vertus sociales, de ce point de vue, ils ont une fonction de divertissement mais aussi une fonction cathartique.

En d’autres termes, ces chansons évènementielles jouent un rôle d’éthique sociale et de sagesse populaires  puisqu’ elles exaltent des valeurs nobiliaires : l’idéal masculin et l’idéal féminin. En cela, elles traduisent des piliers de la vie et citent les qualités de Kel Timia ainsi que des rituels, de symboles, un certain nombre des pratiques, de comportements communs à ce peuple. A ce jour, dans la commune rurale de Timia, il ne se passe pas de cérémonies de mariage, de baptême ou des fêtes religieuses ou familiales sans que ne soient interprétés et exécutés les chants de danse le tendé (Tambour fait d’une peau de chèvre tendue sur un mortier à mil). Ce qui explique et justifie leur assise dans l’esprit de la mémoire collective des Kel-Ewey de Timia. Jouant un rôle pédagogique, ces ethnotextes drainent un grand public dans un esprit de fraternité et de solidarité. 

Leur étude donne une bonne approche de la culture des Kel –Ewey, tant  d’un point de vue social et culturel,  que lorsqu’ils véhiculent l’univers pratico-symbolique, la  philosophie, les sagesses, sans  rappeler une certaine libération des tensions psychiques refoulées.  

  • On peut à la lumière de ce qui précède les  concevoir comme un cadre d’échange, une occasion de voir les richesses culturelles et artistiques des Kel-Ewey. Ainsi, constituent-ils un espace d’expression, une occasion de découvrir les prestations, les performances de différents orateurs mais aussi et surtout celles des talentueux danseurs. 

En définitive, l’analyse de ces chants évènementiels (de mariage et de danse) de Kel-Ewey de Timia fait ressortir la peinture ethnographique, linguistique, sociale, historique et culturelle. Outre la portée morale pour l’intégration sociale du milieu qui les a produits et en dehors des implications littéraires qu’ils livrent, ces textes portent également sur de nombreux thèmes sociaux.

 

Ghousmane   MOHAMED « L’Expression de l’univers dans les Chants Touaregs des Kel Ewey de Timia ». U.A.M de Niamey, FLSH, Dép, L.A.C, 2009.

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